Interview · Le Salon
Les frères Safa : créer de grands spectacles pour les enfants
Avril 2026
Julien et Samuel Safa racontent leur duo, leur goût pour les grandes histoires et leur manière de penser le théâtre familial.
Deux frères, un imaginaire commun
Au téléphone, les frères Safa dégagent immédiatement quelque chose de très communicatif. Deux frères passionnés, deux papas de 40 et 44 ans, qui parlent de leurs spectacles avec une énergie intacte et un enthousiasme profondément sincère.
Très vite, la conversation glisse vers ce qui les nourrit depuis toujours : le cinéma, Disney, Toy Story, les grandes histoires, l’aventure, la musique, et cette imagination d’enfance qu’ils n’ont jamais vraiment quittée.
Quand ils racontent leur manière de créer ensemble, on comprend que tout part de cette enfance partagée.
Deux frères qui, enfants, jouaient à l’épée, inventaient des personnages et des mondes, et qui ont gardé de ces années-là un goût intact du jeu, du récit et du merveilleux. C’est sans doute ce qui rend leurs spectacles si vivants : chez eux, le théâtre familial n’est jamais un sous-genre, mais un vrai terrain de création, généreux, ambitieux et profondément incarné.
Ce qui frappe dans leur travail, c’est cette manière de tenir ensemble l’élan, la lisibilité et l’exigence. Leurs spectacles cherchent moins à « faire jeune public » qu’à construire un vrai théâtre familial : généreux, vivant, ambitieux, avec une attention constante portée à l’émerveillement, au plaisir du jeu et à la qualité de l’expérience partagée.
Dans cette interview, ils reviennent sur leur façon d’écrire pour les enfants, sur la place de la musique dans leurs créations et sur ce qu’ils cherchent, aujourd’hui, à transmettre à travers un théâtre accessible, incarné et pleinement spectaculaire.

L’interview
Qu’est-ce qui est le plus difficile aujourd’hui quand on veut créer un spectacle qui parle vraiment autant aux enfants qu’aux parents ?
Les frères Safa : Sans prétention aucune, nous n’y voyons pas forcément de difficulté. Il y a quelque chose d’assez naturel. Pour reprendre une idée souvent associée à Walt Disney, nous nous sentons nous-mêmes encore comme des enfants. Et, en même temps, nous sommes aussi des parents, des adultes avec des responsabilités.
Nous sommes vraiment les deux à la fois. Quand on fait Sherlock Holmes ou Pocahontas, c’est un terrain de jeu : on est comme des gamins.
Du coup, on n’a pas besoin de faire un effort en se disant : « Là, il faut faire plaisir aux enfants, là, il faut penser aux parents. » On intègre les deux en nous. On aime le partage. On a envie que tout le monde se sente concerné dans la salle et, naturellement, on va s’adresser à tout le monde.

Y a-t-il une scène, un passage ou une idée dans l’un de vos spectacles dont vous êtes particulièrement fiers, et pourquoi ?
Les frères Safa : Oui, nous allons parler du Chat Botté. Quand nous avons relu le conte dans la perspective du spectacle, nous nous sommes dit qu’il y avait quelque chose qui clochait. Au fond, ce qu’on retient, c’est qu’un chat malin qui fait de la poudre aux yeux, qui manipule un peu tout le monde, c’est finalement la clé de la réussite.
Nous nous sommes dit : « Mais c’est horrible ! » Du coup, dans notre écriture, nous avons complètement déplacé le point de vue. Chez nous, la voix de la raison, c’est le meunier. C’est lui qui finit par dire : « Je préfère qu’on me déteste pour ce que je suis plutôt qu’on m’aime pour ce que je ne suis pas. » Dans le conte original, le mentor, c’est le chat, celui qui apprend à manipuler. Chez nous, le vrai mentor, c’est le meunier. C’est lui qui rappelle que le vrai secret, c’est d’être soi-même, pas de s’inventer une autre peau.
Nous étions assez fiers de cette idée, parce que nous trouvions que c’était une bonne manière de moderniser le spectacle.
Quelles sont, selon vous, les grandes signatures de vos spectacles ?
Les frères Safa : Il y a plusieurs choses qui reviennent souvent. D’abord, il y a toujours un moment complètement déjanté, une sorte de rupture où l’on se dit : « Mais qu’est-ce qui se passe ? »
Dans Sherlock Holmes, par exemple, il y a la danse du piment. On aime beaucoup avoir ce genre de séquence très fun, très décalée.
Ensuite, il y a souvent un vrai travail d’immersion grâce à la vidéo. Et puis la musique est hyper importante pour nous. On aime qu’elle soit entraînante, qu’on retienne les chansons, mais aussi qu’elle soit très diverse.
On peut passer d’une inspiration Bollywood à quelque chose de plus classique de comédie musicale, puis à une danse des fruits mexicaine. Il y a toujours un message en filigrane, des moments de pur décalage et une musique assez éclectique.
Y a-t-il un moment très précis, en répétition ou en représentation, où vous vous êtes dit : « Là, on a compris quelque chose d’essentiel sur le jeune public » ?
Les frères Safa : Oui, surtout après les représentations. Nous avons eu des témoignages d’enfants pour lesquels le spectacle avait vraiment suscité une vocation. Certains avaient envie de chanter, de danser, d’aller plus loin.
Sur Sherlock Holmes, par exemple, nous parlons du tableau périodique des éléments, de choses scientifiques qui, au départ, pouvaient sembler un peu complexes pour des enfants. Et puis, finalement, on entend des petits dire : « Ah mais oui, ça, je connais, les carrés, les numéros, les formules chimiques… »
Là, nous nous sommes dit que l’impact que nous pouvions avoir sur les enfants était vraiment essentiel. Le moindre mot, la moindre note avait une vraie résonance. Nous nous sommes rendu compte que notre travail avait, au-delà du divertissement, une vraie dimension de transmission.
Comment cette aventure à deux a-t-elle commencé professionnellement ?
Samuel Safa : Moi, j’ai toujours été dans l’artistique. C’était une évidence. La musique, l’écriture, l’image… j’ai toujours fait ça. Mon frère, lui, avait pris une voie plus classique. Il travaillait dans un magasin, il avait une vie plus rangée, plus installée. Mais ça le démangeait.
À un moment, il m’a dit qu’il avait envie de faire cette vie-là aussi, cette vie d’artiste, de faire vraiment ce qu’il aimait. Il hésitait, parce qu’il avait des enfants, des responsabilités.
Je l’ai tout de même fortement encouragé parce qu’il avait vraiment quelque chose à dire !
Finalement, il a eu le déclic, et a écrit une superbe histoire de Pirates ! De là, nous avons lancé ensemble le spectacle Pirates, le destin d’Evan Kingsley en 2020. Depuis l’écriture, la mise en scène, la musique, jusqu’à la production ! On l’a fait avec beaucoup de plaisir et d’envie ! Et depuis, nous avons créé cinq spectacles supplémentaires en quelques années ! Tout est allé très vite, ça a été un tourbillon !
On a grandi avec Disney, avec Toy Story, avec plein d’univers qui nous ont marqués. Il y a quelque chose de très fusionnel.
Le fait de créer à deux, en tant que frères, change-t-il votre manière de travailler ?
Les frères Safa : Oui, forcément, mais là aussi, c’est très naturel. On s’entend super bien et, franchement, c’est un bonheur de travailler ensemble. On a grandi ensemble, on a joué ensemble quand on était petits. On prenait des épées en plastique, on s’inventait des personnages, on créait déjà des mondes. Il y a toujours eu cette imagination-là entre nous.
Aujourd’hui, adultes, on est un peu toujours à ce stade-là. Quand on crée ensemble, on échange, on imagine des situations, des personnages, des images… et on n’a pas l’impression de travailler. On se recrée.
On a gardé cette envie de faire ce qu’on faisait quand on avait cinq ans : imaginer, rire, délirer. On a aussi les mêmes références, les mêmes goûts, les mêmes films en tête.
Est-ce que cette dynamique familiale nourrit aussi votre façon d’imaginer un spectacle pour les familles ?
Les frères Safa : Oui, déjà parce qu’on sait ce que c’est que de partager des imaginaires très forts entre frères. Et puis aujourd’hui, comme nous sommes aussi parents, il y a quelque chose qui se fait assez naturellement.
On n’est pas en train de réfléchir de façon théorique à ce qu’il faudrait faire pour une famille. On le vit nous-mêmes, à notre manière.
Nous pensons que cela nourrit notre regard, oui, parce qu’on a envie de créer des spectacles où il y a plusieurs niveaux de lecture, plusieurs portes d’entrée, et où chacun peut trouver sa place.
Sur quoi travaillez-vous aujourd’hui ?
Les frères Safa : Nous travaillons actuellement sur une nouvelle création autour d’Alice au pays des merveilles. C’est un univers extrêmement riche, à la fois ludique et vertigineux, qui se prête particulièrement bien à une lecture à plusieurs niveaux. On y retrouve aussi une forme d’humour plus absurde, ce qui nous plaît beaucoup. C’est un projet qui nous stimule énormément en ce moment.
Pour aller plus loin
Article issu de Magazine Printemps 2026, pages 12 à 14.
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