Interview · Cinéma
Matthew Walker : dans les coulisses de Shaun le mouton, La Bêêête d’Halloween
Propos recueillis par Estelle Hirrien.
Publié le
Comment faire frissonner les enfants sans leur faire peur ? Matthew Walker, coréalisateur de Shaun le mouton : La Bêêête d’Halloween avec Steve Cox, raconte à Estelle la naissance du film, les défis du stop motion et l’art de transmettre des émotions sans dialogues. Retrouvez leur échange complet.
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J’ai lu que tu étais un grand amateur de films d’horreur. Qu’est-ce qui t’a donné envie d’introduire cet univers dans Shaun le mouton ?
Matthew Walker : Au tout début du développement, avant même que je rejoigne le projet, il s’agissait en fait d’un programme spécial d’une demi-heure pour la Saint-Valentin. Puis, à un moment — je ne sais pas exactement comment cela s’est fait —, l’idée est apparue de voir Shaun jouer au savant fou et créer un monstre.
Je crois que c’est à partir de là que l’équipe a commencé à envisager un film pour Halloween. C’est à ce moment-là que Steve Cox, l’autre réalisateur, et moi avons rejoint le projet.
Nous étions immédiatement enthousiastes à l’idée de réaliser un film de Shaun le mouton en jouant avec les codes de l’horreur et l’univers d’Halloween, un peu comme le deuxième film, Farmageddon, l’avait fait avec la science-fiction.
J’avais beaucoup d’idées, parce que l’horreur est un genre très visuel. Nous avions envie d’exploiter cette dimension dans l’univers de Shaun et de nous inspirer de tous les films d’horreur que nous aimons, tout en restant accessibles aux familles. Nous savons évidemment que le public de Shaun commence très jeune.
Nous voulions donc trouver un équilibre : un peu de tension et quelques frissons, mais sans aller trop loin pour les plus petits. C’était vraiment essentiel tout au long du développement.
L’idée était toujours d’utiliser les codes de l’horreur pour en tirer de l’humour plutôt que pour faire peur. Nous espérons que ce film pourra être une première découverte rassurante de cet univers pour les enfants.
Oui, c’est le cas ! Et comment trouves-tu cet équilibre ?
Matthew Walker : Dès le départ, nous avons toujours parlé d’un film d’Halloween, pas d’un film d’horreur. Nous voulions une ambiance un peu inquiétante, mais sans faire vraiment peur.
Pendant le développement de l’histoire, l’un des points essentiels concernait le monstre. Nous avons décidé de révéler assez tôt sa véritable nature, pour que le public sache qu’il est inoffensif.
Les personnages peuvent donc avoir peur, mais les spectateurs savent que le monstre ne leur fera aucun mal. Cela nous a permis d’aller un peu plus loin dans les situations que nous leur faisons traverser, puisque le public sait qu’au fond, ils ne risquent rien.
Quant aux références et aux codes de l’horreur, il s’agissait surtout d’en exploiter le potentiel comique et visuel.
Nous savions que certaines références échapperaient complètement aux plus jeunes, qui ne connaissent pas les films en question. Mais les parents, eux, les reconnaîtraient. Ces clins d’œil leur sont destinés.
Nous faisons toujours en sorte que le gag reste drôle même sans connaître le film auquel il fait référence. Pour les adultes, cela ajoute simplement un niveau de lecture supplémentaire.

L’animation en stop motion demande énormément de patience. Quelle a été la scène la plus difficile à réaliser dans ce film ?
Matthew Walker : C’est une bonne question, parce que toutes les scènes de ce film étaient difficiles !
Je dirais que deux séquences se sont révélées particulièrement complexes, notamment parce qu’elles nécessitaient des décors entièrement nouveaux et de nouveaux personnages : celle du laboratoire, dans le moulin, et celle des quais, avec le grand bateau.
Le décor du moulin a été créé spécialement pour ce film. Ce sont des décors très ambitieux que nous avons construits.
La séquence du laboratoire, lorsque Shaun crée la potion, est l’une de mes préférées, mais elle nous a donné du fil à retordre. L’équipe avait créé un décor magnifique, mais l’espace était assez restreint, surtout quand tout le troupeau s’y retrouvait.
Dès que l’on rassemble beaucoup de personnages dans un petit décor, cela devient compliqué : il faut trouver où placer la caméra et permettre aux animateurs d’accéder à chacun des personnages.
Cette séquence a donc demandé beaucoup de travail, aussi bien pour l’animation que dès l’étape du storyboard. Il fallait réfléchir à la mise en scène, à la place de chacun et à la façon dont toute la séquence allait se dérouler.
Nous avons mis du temps à trouver les bonnes solutions, mais j’étais vraiment très heureux du résultat.
J’ai lu qu’il vous avait fallu dix mois pour réaliser tout le film. Est-ce un délai habituel pour un film en stop motion ?
Matthew Walker : Non ! En fait, ces dix mois correspondent au tournage. Toute l’animation a été réalisée sur cette période, et c’est le tournage de long métrage le plus rapide de l’histoire d’Aardman.
C’était donc très rapide. À titre de comparaison, je crois que le dernier Wallace et Gromit, Vengeance Most Foul, a bénéficié d’environ un an et demi de tournage.
Nous avons dû travailler beaucoup plus vite. Mais cela a toujours été le cas avec Shaun le mouton. Sur une série, les délais sont toujours beaucoup plus courts que sur un long métrage.
Pour ce film, nous avons travaillé à un rythme proche de celui de nos programmes spéciaux d’une demi-heure. Nous étions donc quelque part entre le rythme de la série et celui d’un long métrage.
En moyenne, chaque animateur produisait environ deux secondes d’animation par jour, soit à peu près neuf secondes par semaine. Même avec dix mois de tournage, cela représente donc très peu d’animation chaque jour.
Mais de nombreux animateurs travaillaient en parallèle. Certains ont même travaillé sur une seule et même séquence pendant toute la durée du tournage.

C’est impressionnant ! Shaun ne parle jamais. Comment faites-vous comprendre au public ce qu’il ressent ?
Matthew Walker : Cela a toujours été un défi. Avec le temps, en travaillant sur la série et les films précédents, nous nous sommes tellement habitués à cette particularité que nous la considérons presque comme une évidence.
Mais cela reste parfois difficile, surtout dans les longs métrages, où nous cherchons à raconter une histoire plus nuancée, avec une dimension émotionnelle. Il ne s’agit pas seulement de faire rire.
La difficulté apparaît lorsque nous voulons transmettre une émotion précise sans pouvoir simplement faire dire au personnage ce qu’il pense.
Tout doit passer par ses mouvements, par son jeu visuel. La musique joue aussi un rôle essentiel pour aider le public à comprendre ce qu’il ressent. Même sans dialogues, le son reste donc très important.
Je suis toujours impressionné par ce que les animateurs arrivent à faire. Ce sont eux-mêmes d’excellents comédiens. Ils sont comme des acteurs hollywoodiens, sauf qu’ils jouent très lentement, une image à la fois.
Ils réussissent à transmettre énormément de choses avec des marionnettes dont les possibilités sont parfois assez limitées. Prenez le fermier : son visage se résume presque à une bouche et des lunettes. Pourtant, sa gestuelle et sa façon de bouger expriment énormément de choses.
Pour terminer, j’ai aussi lu que, plus jeune, tu hésitais entre la bande dessinée et le cinéma. Qu’est-ce qui t’a permis de choisir le métier que tu voulais faire ?
Matthew Walker : Je crois que le déclic est arrivé lorsque j’ai essayé de faire de l’animation moi-même.
J’ai toujours aimé dessiner et créer des bandes dessinées. Au départ, c’était vraiment ce qui me passionnait.
Puis j’ai suivi une année préparatoire en art et design. C’est là que j’ai eu, pour la première fois, l’occasion de m’essayer concrètement à l’animation.
J’ai beaucoup aimé le processus, et c’est ce qui m’a donné envie d’en faire mon métier. J’ai donc ensuite suivi un cursus universitaire en animation.

Et quel est ton prochain projet ?
Matthew Walker : Je travaille déjà sur un nouveau projet en développement chez Aardman, mais je ne peux encore rien en dire.
Nous n’en sommes qu’au début. Le projet n’a pas encore reçu le feu vert pour entrer en production, mais nous travaillons actuellement sur les scénarios et sur une animatique, c’est-à-dire une version filmée du storyboard qui permet de préparer le rythme et le déroulement du film.
À part cela, je ne peux pas en dire beaucoup plus !
Merci beaucoup.
Matthew Walker : Merci à toi.





