Interview · Le Salon

Sylvie Girardet : 50 ans à apprendre aux enfants à regarder l’art autrement

Sylvie Girardet raconte la naissance du Musée en Herbe, sa vision de la médiation culturelle et la place que les enfants doivent occuper dans les musées.

Faire entrer les enfants dans l’art

Il y a des lieux qui semblent avoir toujours existé dans la vie des familles parisiennes. Le Musée en Herbe en fait partie.

Depuis ses débuts, le musée défend une idée simple, mais encore très actuelle : les enfants ont toute leur place dans l’art. Pas à côté, pas dans une version simplifiée, mais au cœur des œuvres, des histoires et des émotions qu’elles provoquent.

Au départ, Sylvie Girardet et ses deux associées sont étudiantes en histoire de l’art. Elles voient le pouvoir des musées, mais aussi ce qu’ils peuvent avoir d’intimidant pour les familles. De cette intuition naît une association, puis un premier lieu au Jardin d’Acclimatation.

Depuis, le Musée en Herbe a déménagé, grandi, traversé les époques, mais son ambition est restée la même : faire entrer les enfants dans l’art sans appauvrir les œuvres.

Pour ce numéro, nous avons rencontré Sylvie Girardet pour parler de médiation culturelle, de Pokémon, de la Joconde, et de cette conviction forte : les enfants ont toute leur place dans la culture.

Sylvie Girardet devant le Musée en Herbe
Crédit photo : Musée en Herbe

L’interview

Quelle était votre intuition de départ au moment de la création du Musée en Herbe ?

SG : Nous étions trois étudiantes en histoire de l’art, et nous nous sommes aperçues très vite du pouvoir de l’art : les émotions, les connaissances, les découvertes, les rencontres.

Mais à cette époque, les musées étaient réservés à un public assez restreint. Ce n’était pas seulement une question économique. Culturellement, le musée impressionne. Beaucoup de gens pensent que ce n’est pas fait pour eux, qu’ils n’ont pas les connaissances nécessaires.

Nous sommes parties de ce constat. Nous voulions créer un lieu ouvert à tous, mais principalement aux enfants. Les enfants sont des adultes en devenir. Si, petits, ils se sentent bien dans un musée, ils prendront peut-être l’habitude, plus tard, d’oser pousser les portes.

Nous avons parlé de ce projet à notre professeur de muséologie, Georges-Henri Rivière, qui nous a soutenues et qui est même devenu président d’honneur de l’association. Puis nous avons cherché un lieu. Le directeur du Jardin d’Acclimatation nous a proposé un espace où l’on brûlait les poubelles. C’est comme ça que tout a commencé.

Aviez-vous le sentiment qu’il manquait une vraie manière d’ouvrir l’art aux enfants ?

SG : Oui, bien sûr. Il n’y avait presque pas d’enfants dans les musées. Il n’y avait pas vraiment de médiation, même pour les adultes. Les cartels étaient petits, les parcours pensés pour des personnes qui avaient déjà une certaine culture.

Il y avait quelques mouvements, comme Beaubourg qui ouvrait à peu près au même moment avec un espace pour les enfants, mais il y avait très peu de choses faites pour eux.

Aujourd’hui, beaucoup de musées ont progressé. Il existe davantage d’ateliers, d’espaces enfants, de propositions jeune public. Mais souvent, on garde encore une séparation : une partie pour les enfants, une partie pour les adultes.

Nous, ce qui nous intéresse, c’est que tout le monde soit ensemble. Le Musée en Herbe est un musée pour les enfants, où les adultes sont les bienvenus.

Qu’est-ce qui fait qu’un enfant entre vraiment dans une exposition ?

SG : Les enfants entrent assez facilement, parce qu’ils ont une grande curiosité. Ensuite, nous les mettons en condition.

Il y a toujours un scénario dans nos expositions. On les accueille, on leur donne un livret-jeu avec un stylo magique, parfois un déguisement, et ils entrent dans un univers. La scénographie est très importante : ils ne sont pas seulement face à des œuvres, ils entrent dans une histoire.

Les méthodes n’ont pas beaucoup changé depuis 50 ans. Ce sont les enfants qui ont changé. Ils connaissent énormément de choses, parfois très jeunes. On le voit avec Pokémon, bien sûr, mais aussi avec d’autres sujets comme les abysses. Ils arrivent avec des connaissances, des références, une curiosité nourrie par l’école, par internet, par leur environnement.

Comment pense-t-on une exposition pour les enfants sans la rendre simpliste ?

SG : Nous préparons une exposition comme si nous la faisions pour des adultes. Nous commençons par la documentation, les messages essentiels, ce que nous voulons vraiment transmettre.

Ensuite, nous faisons des choix. Les textes sont courts, les messages doivent être clairs, mais l’exigence reste la même. Il y a toujours un scénario, une scénographie, une manière de faire entrer les enfants dans le sujet.

À chaque exposition, nous voulons que le lieu devienne autre chose. On ne doit pas avoir l’impression de revenir dans le même musée avec un nouveau thème. On doit entrer dans une histoire différente.

Quel équilibre cherchez-vous entre l’exigence artistique, le jeu, la pédagogie et l’émotion ?

SG : C’est un tout. Le but reste d’initier le plus grand nombre à l’art. Le point de départ, c’est toujours l’œuvre.

Ensuite, il faut trouver comment faire passer le message : par l’émotion, par l’information, par le jeu, par la mise en scène. Le jeu est un médium. Il ne remplace pas l’art, il permet d’y entrer.

Même avec une exposition comme Pokémon, on ne se dit pas seulement que les enfants aiment Pokémon. On regarde aussi l’univers artistique derrière : les personnages inventés, dessinés, redessinés, les influences japonaises, la tradition des monstres, l’histoire visuelle dans laquelle ils s’inscrivent.

Comment un univers comme Pokémon a-t-il trouvé sa place au Musée en Herbe ?

SG : C’est la galerie Navarra qui est venue nous voir avec cette idée. Son directeur, collectionneur de Pokémon, avait déjà travaillé sur des rapprochements avec des œuvres d’art. Nous avons alors plongé dans le sujet.

Je connaissais l’importance de Pokémon parce que j’ai des enfants, mais je n’étais pas moi-même dans cet univers. C’était intéressant, justement, de comprendre comment ce monde fonctionne : les cartes, les personnages, les évolutions, les combats, les influences japonaises.

Nous avons ajouté tout un travail autour de ces influences et de la manière dont Pokémon s’inscrit dans une tradition visuelle. C’est un univers très riche, avec des codes, des mécanismes, une vraie culture.

Avez-vous le sentiment d’avoir contribué à faire évoluer la médiation culturelle pour les enfants ?

SG : Modestement, oui.

Quand nous avons commencé, il y avait très peu de choses. Aujourd’hui, beaucoup de services pédagogiques nous disent que le Musée en Herbe est un lieu de référence.

Mais je pense aussi que les musées ne vont pas encore assez loin. Il y a souvent des espaces enfants, ce qui est déjà très bien, mais j’aimerais que les enfants soient davantage intégrés au cœur du musée. Pas seulement à côté. Pas seulement dans un espace séparé.

Que souhaitez-vous que les enfants gardent du Musée en Herbe une fois devenus adolescents ?

SG : C’est important que les enfants puissent entrer dans le musée, voir les œuvres, circuler au milieu des adultes, sentir qu’ils ont leur place dans ces lieux-là. C’est difficile à mesurer, parce que nous ne les revoyons pas toujours. Mais on sait que les enfants gardent parfois des choses très longtemps. Sur le moment, ils ne disent rien, puis trois mois ou six mois plus tard, les parents racontent qu’ils s’en souviennent.

J’aimerais qu’ils gardent l’idée d’avoir passé un bon moment. Qu’ils aient ressenti des émotions, appris des choses, compris que l’on peut s’amuser dans un musée, tout en rencontrant de vraies œuvres.

Si, plus tard, ils se disent qu’un musée peut être un lieu vivant, accessible, heureux, alors c’est déjà beaucoup.

Comment voyez-vous le Musée en Herbe évoluer dans les prochaines années ?

SG : Le rêve serait d’avoir un lieu un peu plus grand, avec une salle événementielle, et de pouvoir travailler avec moins d’angoisse financière.

Nous sommes une association. Nous passons beaucoup de temps à chercher de l’argent, parce que notre objectif reste d’être ouverts au plus grand nombre. Le billet d’entrée est à 8 euros, ce qui n’est pas cher par rapport à d’autres lieux, mais qui reste une somme pour certaines familles.

Nous travaillons aussi beaucoup avec des publics pour lesquels l’accès est gratuit : enfants en situation de handicap, publics sociaux, associations, enfants des Restos du Cœur, enfants autistes. La prochaine exposition permettra aussi de travailler autour du regard et avec des publics malvoyants.

Pouvez-vous déjà nous parler de la prochaine exposition ?

SG : Elle s’appellera Mona in the Street. Elle portera sur la Joconde et son appropriation par les street artistes.

Les œuvres viendront d’une collection unique, constituée par un médecin ophtalmologue. Il y aura donc aussi toute une salle autour du regard. C’est un sujet très riche, parce que la Joconde nous regarde, mais aussi parce que certaines œuvres de la collection jouent avec les pixels, le mouvement, les effets cinétiques.

Pour aller plus loin

interviewartenfantsmuséeParis

Article issu de Magazine Été 2026, pages 16 à 18.

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