Cinéma · Avant-première
Ce qui nous mène à toi
Propos recueillis par Estelle Hirrien.
Publié le
J’ai découvert Ce qui nous mène à toi lors d’une avant-première en présence de son réalisateur, Khalil Cherti. Son premier long métrage raconte un parcours de PMA à travers l’histoire d’un couple, avec l’envie de faire comprendre une expérience qui reste souvent difficile à raconter.

L’histoire
Charlie et Hicham, interprétés par Nina Meurisse et Sofian Khammes, ont la trentaine et souhaitent devenir parents. Confrontés à l’infécondité, ils entament un parcours de procréation médicalement assistée, la PMA. Le film les accompagne pendant trois ans, entre espoirs et déceptions, à travers une épreuve qui bouleverse leur quotidien et leur relation.
Coécrit par Khalil Cherti et Simon Serna, Ce qui nous mène à toi a reçu le Valois du scénario et le Valois des étudiants au Festival du film francophone d’Angoulême 2026.
Ce que le film m’a fait comprendre
Je n’ai jamais eu recours à la PMA et personne dans mon cercle proche n’a traversé ce parcours. J’ai eu la chance de tomber enceinte très rapidement. En découvrant le film, j’ai pris la mesure de tout ce que je connaissais mal de cette expérience.
Le vocabulaire médical, les examens et les interventions deviennent plus concrets. En suivant Charlie et Hicham, on mesure la place que prend le protocole dans le quotidien et ce que représente l’attente entre deux tentatives. J’ai ressenti leurs espoirs et leurs déceptions. C’est cette découverte que j’ai eu envie de partager avec Khalil Cherti après la projection.
Cette proximité avec les personnages tient aussi à la place laissée à chacun. Le film montre ce que Charlie traverse dans son corps, tout en donnant à Hicham une vraie présence, avec ses émotions et sa manière de vivre l’épreuve. La religion apporte une autre dimension à leur histoire et à la façon dont ils affrontent l’attente.
Je me suis attachée à ce couple, incarné par Nina Meurisse et Sofian Khammes. On a peur avec eux, on partage leurs joies et on pleure avec eux. Pendant l’échange après la projection, j’ai aussi appris que Nina, qui n’avait pas elle-même eu recours à la PMA, avait accepté ce rôle en pensant à sa meilleure amie. J’y vois une très belle déclaration d’amour.
Dans la salle, une spectatrice qui avait eu recours à la PMA était venue avec sa mère. À la fin de la projection, celle-ci était en pleurs : elle venait de mieux comprendre ce que sa fille avait traversé. Ce témoignage m’a particulièrement marquée. Il est parfois plus facile de ne rien dire que de trouver les mots pour expliquer ce que l’on ressent, même à ceux qui nous sont les plus proches.
J’espère donc que ceux qui connaissent peu la PMA iront le voir pour mieux comprendre ce que peuvent vivre leurs proches, et que les couples concernés pourront s’y reconnaître, se sentir moins seuls ou prendre la mesure du chemin déjà parcouru.
J’ai trouvé ce film magnifique. J’ai pleuré du début à la fin, comme cela ne m’était pas arrivé depuis N’oublie jamais, The Notebook. Je vous le recommande vraiment. Prévoyez simplement quelques mouchoirs.
Après la projection
Après la projection, Khalil Cherti a répondu aux questions du public, revenant sur la naissance du film et les choix qui ont guidé son travail.
Entretien avec Khalil Cherti
Comment est née l’envie de faire un film sur la PMA ?
Khalil Cherti : Ce n’était pas mon histoire, mais celle de nombreux couples d’amis très proches. Je voyais à quel point ils étaient touchés dans leur chair et dans leur intimité. Ce qui me traversait surtout, c’était l’histoire du couple.
Grâce à eux, j’ai compris que l’enjeu de la PMA ne se résumait pas à « on y arrive ou on n’y arrive pas ». Tout au long du chemin, ils étaient transformés. J’ai vu certains amis, que je connaissais pourtant depuis des années, pleurer ou partager leur vulnérabilité pour la première fois.
Je m’étais promis de ne jamais faire un film d’amour comme premier film, parce que j’avais l’impression que tout avait déjà été dit. Mais cette histoire-là me semblait encore à raconter. Nous voulions montrer que, même pendant une telle épreuve, ça palpite, qu’il y a ce combat magnifique pour essayer d’être à deux. Pendant cette attente, il faut inventer ensemble quelque chose pour poursuivre. Nous tenions à montrer cela, sans faire un film misérabiliste.
Pourquoi avoir choisi de suivre à la fois Charlie et Hicham ?
Khalil Cherti : Pour un premier long métrage, suivre deux personnages était souvent perçu comme un risque. On nous conseillait de nous concentrer sur un seul, et nous aurions alors choisi le personnage féminin.
À un moment, j’ai douté, d’autant qu’il fallait trouver l’argent pour faire le film. J’en ai parlé à une amie proche, en PMA depuis sept ou huit ans. Elle m’a dit qu’on ne pouvait pas continuer à raconter cette histoire comme si elle ne concernait que les femmes. Cette idée nous a accompagnés.
Chez beaucoup d’hommes revenait cette sensation d’impuissance, de ne pas trouver sa place. Aux gynécologues avec qui j’en ai parlé, j’ai transmis une remarque entendue très souvent : que leur regard aille des deux côtés du bureau. Pas seulement pour faire plaisir à l’homme, mais aussi pour que la femme ne soit plus la seule à recevoir la to-do list.
Pourquoi ce rôle comptait-il particulièrement pour Nina Meurisse ?
Khalil Cherti : Elle aimait le scénario et mes films précédents. Et sa meilleure amie était en PMA depuis huit ans. Nina ne savait plus quoi lui dire, et son amie ne savait plus quoi lui raconter.
Elle m’a dit : « J’ai envie de faire ce film pour elle. » À travers ce rôle, elle voulait pouvoir lui dire qu’elle comprenait un peu mieux ce qu’elle avait vécu. Ça m’émeut rien que de le dire.
Comment avez-vous préparé ce couple avec Nina Meurisse et Sofian Khammes ?
Khalil Cherti : Ils se sont engagés en juin, alors que nous n’avions pas encore les financements nécessaires. Ils aimaient le scénario et misaient sur quelqu’un qui n’avait jamais réalisé de long métrage. Nous pensions réunir l’argent à partir de septembre, mais les financements attendus ne sont pas arrivés. Ils sont pourtant restés.
Nous voulions beaucoup répéter pour être à la hauteur de ce parcours. Il ne s’agissait pas de leur apprendre à jouer ou à connaître leur texte : ils n’ont pas besoin de moi pour cela. Nous nous posions des questions très concrètes sur leurs personnages : quand partent-ils en vacances, qui fait à manger, quelles blagues font-ils, quels amis ont-ils ?
J’ai troqué une journée de tournage pour qu’ils puissent passer une semaine dans le décor de l’appartement. Ils sont venus gratuitement, parce que nous n’avions pas les moyens de payer les répétitions. Le lit, le salon, les lieux du tournage leur sont devenus familiers. Nous travaillions comme une troupe de théâtre.
Avec seulement vingt-quatre jours de tournage, ce travail en amont était essentiel. Leur investissement a donné confiance à toute l’équipe et nous a permis de sentir que nous atteignions une certaine justesse.
Pourquoi avoir donné autant de place à la scène médicale d’ouverture ?
Khalil Cherti : Je ne voulais pas provoquer, mais il aurait été indécent de laisser cette réalité de côté. Je sais que la première scène est longue et difficile à vivre. J’avais envie que, pour une fois, nous la vivions ensemble : les personnes qui l’ont vécue, celles qui ne l’ont jamais vécue et les hommes qui ne peuvent pas être présents au bloc. À partir de là, on peut s’en parler. Cela devient un vécu collectif.
Une chirurgienne nous accompagnait pour cette scène et regardait les prises à côté de moi. Après la première, tournée en plan large et presque dans toute la durée de la séquence, je lui ai demandé si nous n’avions pas fait trop de bêtises. Sa première réaction a été : « C’est la première fois que je le vois de ce point de vue-là. » Nous nous sommes dit que nous tenions quelque chose. Au-delà de renseigner et d’être juste, c’était ce partage qui comptait.
Avec quel message aimeriez-vous que les spectateurs repartent ?
Khalil Cherti : Pas un message, mais une envie : celle de partager. Lors de l’une des premières projections en festival, des jeunes gens m’ont attendu à la sortie pour me demander s’ils pouvaient me passer leurs parents au téléphone. Ils étaient issus de la PMA. Le film leur avait donné envie de les appeler, parce qu’ils venaient de prendre conscience de ce que leurs parents avaient vécu. Je ne m’attendais pas du tout à un échange dans ce sens-là.
Des spectateurs plus âgés ont aussi appelé leurs enfants, qui étaient en PMA, pour leur proposer d’aller voir le film ensemble. Je me retrouvais dans leur intimité, moi-même un peu débordé par ce qui se passait. Nous étions très heureux d’être sélectionnés, puis d’avoir reçu deux prix, mais ces échanges avaient déjà été notre prix avant les récompenses.
J’avais aussi envie de partager l’idée que cette transformation puisse être pour le mieux, pour soi et pour l’autre. Ce n’est pas toujours évident, mais ce parcours peut faire rencontrer une part de soi qu’on n’aurait pas rencontrée autrement. Et si les gens sortent du film en ayant envie de s’aimer, peu importe où ils en sont, c’est déjà pas mal.
À propos de cet échange
Questions reformulées et propos édités pour la lecture.
Ce qui nous mène à toi, un film de Khalil Cherti, avec Nina Meurisse et Sofian Khammes. Au cinéma le 11 novembre 2026. Distribution Condor.
En images








