Interview · Le Dressing
50 ans à apprendre aux enfants à regarder l’art autrement
Été 2026
Sylvie Girardet raconte la naissance du Musée en Herbe et sa manière d’ouvrir l’art à toute la famille.
Les enfants au cœur des œuvres
Il y a des lieux qui semblent avoir toujours existé dans la vie des familles parisiennes. Le Musée en Herbe en fait partie.
Depuis ses débuts, le musée défend une idée simple, mais encore très actuelle : les enfants ont toute leur place dans l’art. Pas à côté, pas dans une version simplifiée, mais au cœur des œuvres, des histoires et des émotions qu’elles provoquent.
Au départ, Sylvie Girardet et ses deux associées sont étudiantes en histoire de l’art. Elles voient le pouvoir des musées, mais aussi ce qu’ils peuvent avoir d’intimidant pour les familles. De cette intuition naît une association, puis un premier lieu au Jardin d’Acclimatation.
Depuis, le Musée en Herbe a déménagé, grandi, traversé les époques, mais son ambition est restée la même : faire entrer les enfants dans l’art sans appauvrir les œuvres.
L’interview
Quelle était votre intuition de départ au moment de la création du Musée en Herbe ?
Sylvie Girardet : Nous étions trois étudiantes en histoire de l’art, et nous nous sommes aperçues très vite du pouvoir de l’art : les émotions, les connaissances, les découvertes, les rencontres.
Mais à cette époque, les musées étaient réservés à un public assez restreint. Ce n’était pas seulement une question économique. Culturellement, le musée impressionne. Beaucoup de gens pensent que ce n’est pas fait pour eux, qu’ils n’ont pas les connaissances nécessaires.
Nous voulions créer un lieu ouvert à tous, mais principalement aux enfants. Les enfants sont des adultes en devenir. Si, petits, ils se sentent bien dans un musée, ils prendront peut-être l’habitude, plus tard, d’oser pousser les portes. Notre professeur de muséologie, Georges-Henri Rivière, nous a soutenues et est même devenu président d’honneur. Puis nous avons cherché un lieu : le directeur du Jardin d’Acclimatation nous a proposé un espace où l’on brûlait les poubelles. C’est comme ça que tout a commencé.

Aviez-vous le sentiment qu’il manquait une vraie manière d’ouvrir l’art aux enfants ?
Sylvie Girardet : Oui, bien sûr. Il n’y avait presque pas d’enfants dans les musées et pas vraiment de médiation, même pour les adultes. Les cartels étaient petits, les parcours pensés pour des personnes qui avaient déjà une certaine culture.
Aujourd’hui, beaucoup de musées ont progressé. Mais souvent, on garde encore une séparation : une partie pour les enfants, une partie pour les adultes. Nous, ce qui nous intéresse, c’est que tout le monde soit ensemble. Le Musée en Herbe est un musée pour les enfants, où les adultes sont les bienvenus.
Qu’est-ce qui fait qu’un enfant entre vraiment dans une exposition ?
Sylvie Girardet : Les enfants entrent assez facilement, parce qu’ils ont une grande curiosité. Ensuite, nous les mettons en condition. Il y a toujours un scénario dans nos expositions : un livret-jeu avec un stylo magique, parfois un déguisement, et un univers dans lequel entrer.
La scénographie est très importante : ils ne sont pas seulement face à des œuvres, ils entrent dans une histoire. Les méthodes n’ont pas beaucoup changé depuis 50 ans. Ce sont les enfants qui ont changé : ils arrivent avec des connaissances, des références et une curiosité nourrie par l’école, internet et leur environnement.
Comment pense-t-on une exposition pour les enfants sans la rendre simpliste ?
Sylvie Girardet : Nous préparons une exposition comme si nous la faisions pour des adultes. Nous commençons par la documentation, les messages essentiels, ce que nous voulons vraiment transmettre. Les textes sont courts, les messages clairs, mais l’exigence reste la même.
À chaque exposition, nous voulons que le lieu devienne autre chose. On ne doit pas avoir l’impression de revenir dans le même musée avec un nouveau thème : on doit entrer dans une histoire différente.
Quel équilibre cherchez-vous entre l’exigence artistique, le jeu, la pédagogie et l’émotion ?
Sylvie Girardet : C’est un tout. Le point de départ, c’est toujours l’œuvre. Ensuite, il faut trouver comment faire passer le message : par l’émotion, l’information, le jeu ou la mise en scène. Le jeu est un médium. Il ne remplace pas l’art, il permet d’y entrer.
Même avec une exposition comme Pokémon, on regarde l’univers artistique derrière : les personnages, les influences japonaises, la tradition des monstres et l’histoire visuelle dans laquelle ils s’inscrivent. C’est un univers très riche, avec des codes et une vraie culture.

Comment un univers comme Pokémon a-t-il trouvé sa place au Musée en Herbe ?
Sylvie Girardet : C’est la galerie Navarra qui est venue nous voir avec cette idée. Son directeur, collectionneur de Pokémon, avait déjà travaillé sur des rapprochements avec des œuvres d’art. Nous avons plongé dans le sujet : cartes, personnages, évolutions, combats et influences japonaises.
Avez-vous le sentiment d’avoir contribué à faire évoluer la médiation culturelle pour les enfants ?
Sylvie Girardet : Modestement, oui. Quand nous avons commencé, il y avait très peu de choses. Aujourd’hui, beaucoup de services pédagogiques nous disent que le Musée en Herbe est un lieu de référence. Mais j’aimerais que les enfants soient davantage intégrés au cœur du musée, pas seulement dans un espace séparé.
Que souhaitez-vous que les enfants gardent du Musée en Herbe une fois devenus adolescents ?
Sylvie Girardet : J’aimerais qu’ils gardent l’idée d’avoir passé un bon moment, ressenti des émotions, appris des choses et compris que l’on peut s’amuser dans un musée tout en rencontrant de vraies œuvres. Si, plus tard, ils se disent qu’un musée peut être un lieu vivant, accessible et heureux, alors c’est déjà beaucoup.
Comment voyez-vous le Musée en Herbe évoluer dans les prochaines années ?
Sylvie Girardet : Le rêve serait d’avoir un lieu un peu plus grand, avec une salle événementielle, et de pouvoir travailler avec moins d’angoisse financière. Le billet d’entrée est à 8 euros, mais cela reste une somme pour certaines familles. Nous travaillons aussi avec des enfants en situation de handicap, des publics sociaux, des associations, des enfants des Restos du Cœur et des enfants autistes.
La prochaine exposition s’appellera Mona in the Street. Elle portera sur la Joconde et son appropriation par les street artistes, avec une salle autour du regard, des pixels, du mouvement et des effets cinétiques.



